Mon expérience avec la théorie polyvagale et pourquoi j’ai arrêté de travailler avec.

J’ai découvert la théorie polyvagale en 2019 lors de ma semaine de formation sur le système nerveux en Body Mind Centering®. Une semaine qui avait été très spéciale pour moi avec énormément de saturations sensorielles et de remontées émotionnelles, un apprentissage très fort. J’avais senti que quelque chose se passait avec mon nerf vague. Et en même temps, Katy Demoke une des enseignantes de la semaine, spécialiste du trauma, m’avait glissé à l’oreille  » tu peux aller voir du côté de la théorie polyvagale. »

(note pour celleux qui ne connaissent pas : la théorie polyvagale est une théorie qui donne des repères basés sur la physiologie du système nerveux autonome, sur le sentiment de sécurité et de menace dans les interactions sociales. Elle est arrivée comme une explication valable et soutenante dans les milieux d’accompagnement souhaitant relier le corps, les émotions, le mental).

Je m’étais empressée de commander le seul livre en français existant à l’époque, celui d’Eric Marlien, ostéopathe « le système nerveux autonome, de la théorie polyvagale au développement psychosomatique », et de regarder en boucle une vidéo de Deborah Dana, introductive à une formation pour les ostéopathes sur la théorie polyvagale.

A partir de ces informations, et des principes du Body Mind Centering®, j’ai passé une année à plonger dans l’exploration des sensations et des perceptions à partir de la grille de lecture du système nerveux autonome et de la théorie polyvagale : différence de sensations avec le système nerveux sympathique ou parasympathique, observations de mes états d’ouverture, de fermeture, de figement, ou comportement de défense , de sentiment de sécurité, avec qui ou avec quoi je sens que je me corégule… Je dialoguais presque quotidiennement avec une amie impliquée dans l’éducation somatique et passionnée de biologie qui faisait les mêmes explorations que moi. Cela a été une grande période où j’ai pu prendre conscience de mes états physiques de figement, de comportements de défense, et de mes états de sécurité. Et de quelles activités, quelles relations étaient soutenantes. Cela était extrêmement précieux pour comprendre mes besoins, et en prendre soin.

J’ai pu un an après faire la première formation en ligne en 2020 avec Mandoline Whittlesey sur le sujet (qui je viens de le voir ne parle plus de théorie polyvagale sur son site, je viens de lui écrire pour en savoir plus) .Cela m’a confirmé le travail que j’avais fait et les apprentissages déjà réalisés, tout en affinant la grille de lecture un peu plus loin.

J’ai ensuite développé une formation de 16 jours, sur la régulation des émotions par l’approche somatique, qui apprenait à développer notre sentiment de sécurité dans notre corps avec l’approche d’éducation somatique, à observer nos états, pour avoir plus de conscience et de choix et se rendre autonome. Elle était basée sur l’approche du Body Mind Centering® (mais aussi le Life/Art Process® et la pratique du mouvement authentique) et les apports de la théorie polyvagale. Elle a eu lieu deux années de suite et est pour l’instant en suspens pour diverses raisons.

Bref j’étais bien plongée dans cette théorie, pendant au moins 3 ans, comme une grille de lecture toujours là.

Cette grille m’a énormément soutenue à reconnaître les états de mon système nerveux autonome, les transitions, les figements, les réactions de défense (fuite, combat), les sensations et perceptions que j’avais quand je sentais en sécurité ou quand je me sentais menacée. Et à voir à quels moment dans la réalité dans l’instant il n’y a pas de menace. Donc à reconnaître du figement, ou de la panique résiduelle, liée à un stress post traumatique. Et à observer ces états chez les autres, à accompagner à la conscience de ces états, et à m’aider à me positionner.

Cela est venu en parallèle d’une recherche sur l’approche somatique du trauma, notamment en explorant avec les travaux de Peter Levine (Somatic Expériencing) et Aline Lapierre & Larry Heller sur les traumas de développement. La théorie polyvagale venait confimer les travaux cliniques réalisés par ces psychothérapeutes et psychiatres depuis de nombreuses années. Là aussi, j’ai exploré/incorporé ces questions pendant de longs mois en dialogue avec ma collègue Agnès Millet ( Life/Art Process® et travail sur les émotions Dynamic Emotionnal Integration®, qui soutient à travailler avec les émotions, à écouter leur message plutôt qu’à les gérer, dans une approche avec sensations et ressentis).

Comme je suis passionnée d’anatomie et de physiologie et leur incorporation (c’est à dire comment on développe la conscience de soi à travers nos sensations et nos perceptions…), je creusais, je creusais. Et je ne trouvais pas d’informations sur la neuroception, ce phénomène de la théorie qui est en son centre qui dit que nos systèmes nerveux autonome communiquent sous notre conscience. Mon expérience ne correspondait pas à ce que Stephen Porges décrivait de la neuroception : je ne ressentais pas que je m’accordais avec les autres avec leurs expressions faciales, la prosodie de la voix ou les mouvements des mains. Ce que je ressens aujourd’hui, c’est plutôt que cet accordage sous la conscience se fait au niveau du tonus, comme la psychomotricité l’évoque. Et encore plus finement, que je m’accorde à différents tonus, de tous nos tissus : tonus nerveux, tonus organique, tonus global, tonus cellulaire, tonus des fascias…. C’est notamment comme cela que l’on apprend en Body Mind Centering, un endroit où je commence depuis ces années d’exploration et transmission à avoir un peu de connaissance expérientielle, à laquelle je fais confiance. Mes sensations et ressentis sont réels, même s’ils sont subjectifs, ils m’informent et ouvrent des questions quand nos perceptions sont différentes. (sur l’accordage des tissus, à creuser avec les questions les recherches sur les fascias et la continuité tissulaire)

Donc cela a commencé à me faire prendre un peu de distance avec cette théorie.

Puis Agnès, avec qui je travaillais, dans sa formation sur les émotions a eu l’information d’articles scientifiques qui remettaient en cause les fondements de la théorie polyvagale. En voici deux ici en français, et un autre en anglais :

  • Le 1er, de la faculté de médecine, Université libre de Bruxelles, remet en question deux hypothèses de base de la théorie : le principe d’évolution phylogénétique des branches du nerf vague, et le fonctionnement du noyau dorsal.
  • le 2nd, de l’hôpital universitaire de Bâle, est intitulé  » défis fondamentaux et réfutations probables des 5 prémisses de base de la théorie polyvagale ». Il remet plutôt en question la méthodologie de mesure, ce qui remet en cause les conclusions : un seul phénomène mesurable, celui de l’arythmie sinusale respiratoire , sert de pivot à pratiquement toutes les hypothèses de Porges. L’hypothèse de Porges indique que cette arythmie sinusale respiratoire est un phénomène propre aux mammifères, mais selon ce chercheur, cette hypothèse ne semble pas confirmé par le reste de la littérature scientifique.

C’est le principe même de la recherche, quelqu’un « trouve » quelque chose, d’autres l’infirment ou le confirment. Et par accumulation de toutes ces recherches, on commence au bout d’un certain temps à avoir une connaissance un peu plus complexe, un peu plus complète, qui finit par valider à 99% ou pas. Cela m’a fait prendre conscience que cette théorie polyvagale était une théorie, c’est à dire un ensemble cohérent d’explications induites par l’accumulation d’observations ou de faits expérimentaux. Et qu’il y a forcément des raccourcis, des impensés, des choses à confirmer. Une théorie et donc pas une vérité absolue. Cela nous montre qu’il y a encore du travail pour valider cette théorie.

Aussi je constatais que je me sentais à l’étroit dans cette théorie. Que la corégulation (dans ses aspects positifs comme négatifs) était plus fine et multiformes qu’énoncée dans la théorie, et avec un sentiment de malaise: j’ai parfois/souvent la possibilité de me réguler seule, surtout quand je développe des ressources à travers des thérapies et des apprentissages de mon corps senti et ressenti, je peux rester régulée devant quelqu’un « dérégulé », que veut dire « dérégulé »? quelle part de subjectivité et d’assignation? Moi j’aurais compris que l’autre est dérégulé quand lui-même ne le sait pas? cela me semblait pas très éthique… Et puis si je suis « dérégulée » peut-être qu’il y a une bonne raison, que cela m’indique quelque chose, quelque chose qui doit être traité en moi, ou quelque chose qui doit changer dans mon environnement. Peut-être qu’il y a une action à réaliser quand je suis en sympathique défensif , comme partir ou poser mes limites ?

Cela arrivait en même temps que la théorie polyvagale inondait les réseaux, les psychothérapeutes, et les personnes en recherche personnelle de régulation, pour enfin expliquer comment fonctionne les relations humaines. Comme LA solution qui donne enfin la réponse à nos questions. Qui explique potentiellement les conflits, les désaccords, nos déséquilibres… Dans ce cas, je suis (maintenant) toujours un peu méfiante. Surtout quand il y a des potentiels marchés fructueux dans le monde du développement personnel à la clé. Le cerveau appréciant la simplification, nous aimons trouver des théories qui expliquent les choses, simplifient, c’est reposant. Mais le risque est de distordre la réalité on en voit bien les conséquences au niveau politique internationale et nationale en ce moment…). La simplification est dangereuse car elle lisse les réalités et les singularités. Et notre envie de comprendre ou de faire des liens ne doit pas l’oublier (voir les travaux du psychologue et neuroscientifique Albert Moukheiber sur ce sujet). Soyons humbles sur nos connaissances. Il est normal de ne pas tout savoir, de ne pas pouvoir tout expliquer.

Et enfin, oui, cette grille de lecture m’aura permis d’affiner ma compréhension des états du système nerveux autonome chez moi et chez les autres, de clarifier quand je me sentais en sécurité ou quand je ne me sentais pas en sécurité, de clarifier si la menace était réelle dans l’instant ou venant des évènements passés restés bloqués dans un figement. MAIS à force de voir cette grille, chez moi, les autres, je n’ai pas pu voir d’autres grilles de lecture. Notamment celle plus sociologique des inégalités, à travers les approches féministes ou de lutte contre les dominations, qui évoquent les principes de déni, de confusion, d’incohérence entre des mots et des actes ( 2 lectures intéressantes sur ce sujet  » gaslighting ou l’art de faire taire les femmes » d’Hélène Frappat, philosophe, et « reconstruire après le trauma : des violences domestiques aux violences sociales », de Judith Herman Lewis, psychiatre).

Je trouve toujours précieux de pouvoir apprendre la conscience de son état autonome et même de voir celui des autres. Cela nous facilite pour faire des transitions, pour s’accorder, s’écouter, faire ensemble, grandir, apprendre et guérir des traumas, individuellement et collectivement. C’est cela que je garde de l’exploration avec cette théorie. Mais finalement, le support le plus important pour moi dans cette exploration reste la capacité à sentir et se ressentir, pour construire sa sécurité intérieure et interagir avec respect et sérénité. Et à garder en tête l’esprit critique qui lui seul peut nous protéger des dominations et des malheureuses absurdités de certains comportements humains. Et que cela se cultive ensemble, dans des relations respectueuses et conscientes des mécanismes de pouvoir.

5 réflexions sur « Mon expérience avec la théorie polyvagale et pourquoi j’ai arrêté de travailler avec. »

  1. Bonjour Alice, merci pour ton article qui résonne. Pour avoir fait la formation de Somatic Experiencing basée en partie (en partie seulement) sur la théorie polyvagale, la pratique est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus fine, sensible, subtile, précautionneuse que la simple TPV. Et comme toute théorie et pratique ça reste des points d’appuis, des ressources, des paires de lunettes/des angles de vue pour s’accompagner et accompagner les autres. Et les lunettes peuvent changer

  2. Bravo et merci Alice, c’est précieux et courageux de partager ton point de vue nourri de tes recherches pour aller vers plus de conscience.

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