« ‘Le corps n’oublie rien », titre le best seller du psychiatre américain Bessel Van Der Kolk1, spécialiste du trauma. Depuis plusieurs décennies, de plus en plus de cliniciens, psychiatres, psychologues et chercheurs accompagnant la guérison des traumas relatent ce fait : dans le traitement du trauma, la prise en compte du corps est essentielle. De nombreuses techniques et pratiques ont été développées en ce sens : EMDR, TRE ( trauma release exercices…), Somatic Experiencing, thérapie sensorimotrice…
En quoi l’éducation somatique, et en particulier le Body Mind Centering® (BMC), peuvent-ils être un soutien dans les résolutions traumatiques ?
En quoi consiste l’éducation somatique et notamment le Body Mind Centering?
Le champ de l’éducation somatique, dont fait partie le Body Mind Centering consiste en l’apprentissage de la conscience du corps, en mouvement, en relation avec l’environnement2 , à travers :
- le mouvement : il s’agit ici d’anatomie, de physiologie, de biomécanique, qui font que le corps vivant bouge. Ici, on s’intéresse au mouvement perçu, à une anatomie expérientielle, un corps senti, ressenti plutôt qu’à une anatomie descriptive.
- la conscience : ici il s’agit de prendre conscience de comment nous bougeons, de développer notre capacité à sentir et ressentir notre manière d’agir physiquement. Par exemple, si je me lève, puis-je faire le même mouvement, en mettant mon attention sur mon bassin ? Puis sur la cage thoracique? Qu’est ce que ça change? Ce faisant, le corps va aller vers l’économie, l’efficacité, l’équilibre, la régulation.
- l’apprentissage ou l’évolution : il s’agit ici de la capacité de transformation inhérente aux être vivants. Tout organisme vivant a une capacité d’évolution, d’équilibrage, de transformation, de régulation, même minime. Orienter notre attention vers cette possibilité ouvre des potentiels.
- l’environnement ou l’espace : notre mouvement se fait toujours en interaction , tout d’abord avec la gravité, avec le sol, avec l’espace, avec les autres êtres vivants. Cet espace relationnel façonne nos interactions physiques, nos interactions façonnent notre être physique, et psychique.
En Body Mind Centering en particulier, nous soutenons l’apprentissage de la conscience de tous les tissus du corps3, au delà de la posture : du macro (os, muscles, organes, nerfs, fascias…) au plus micro (cellules), du développement sensorimoteur à l’organisation et la structuration des mouvements des premières cellules lors du développement embryonnaire. Nous y soutenons aussi l’intégration psychophysique4, à travers les mouvements de développement, en lien avec les sens et l’environnement.
L’apprentissage5 s’y fait à travers différentes activités complémentaires :
- des explorations guidées à la voix (somatisation) permettant d’orienter l’attention vers nos sensations, ressentis, plus précisément sur une partie du corps, un tissu, un type de mouvement.
- le toucher, guidé à la voix ou pas, permettant d’informer au niveau local les capteurs sensoriels des tissus de leur existence.
- l’observation de planches anatomiques ou des mouvements de développement chez le bébé
- le mouvement libre à partir de l’imaginaire de cette anatomie ou physiologie (visualisation)
- l’observation des corps, des mouvements et le développement d’une présence témoin
- le partage en mots de nos sensations et ressentis subjectifs à partir d’une expérience commune
- l’expression, en mouvement, dessin, écriture pour intégrer les nouveaux apprentissages dans la singularité de chacun.e
Nous y alternons expérience sensitive et expérience motrice, attention interne, attention externe. A partir de cela, nous faisons l’apprentissage d’une conscience de nous-même dans notre physicalité et en relation, d’une régulation interne, d’un accordage et de possibilités de choix dans nos interactions avec l’environnement.
Alors en quoi la pratique du BMC peut-elle venir soutenir la guérison des traumas?
Quelques éléments sur le trauma et son approche corporelle
Dans le trauma, un événement trop intense pour être reçu par le cerveau coupe les perceptions, afin ne pas sentir l’horreur6 et de permettre la survie physique. C’est la dissociation, comme une impression d’irréalité. Il peut aussi couper des capacités à agir : c’est la sidération, le figement. Cet état peut persister pendant un temps plus moins long . Certains stimuli sensoriels qui étaient présents dans la situation traumatisante peuvent aussi réactiver cet état, ou des images (flash back).
Lors d’un évènement traumatique, le système nerveux traite les informations au mieux pour soutenir le système à rester en vie : le système nerveux sympathique s’active pour que tous les sens soient orientés vers l’action. Le sang, c’est à dire l’énergie (oxygène, nutriments) est orienté vers les organes des sens de la tête, yeux, oreilles, nez.. pour être le plus aux aguets possibles de ce qui pourrait survenir et vers les muscles squelettiques, pour agir : mettre en place des actions, fuir, combattre. Le corps envoie des informations nerveuses et hormonales pour faire face à la situation.
Lorsque ce n’est pas possible d’agir, ou lorsque que l’intensité est trop forte, alors le système nerveux inhibe l’action du système nerveux sympathique et cela crée la sidération. Les systèmes nerveux et hormonaux trouvent la manière de préserver le système, et notamment les organes vitaux (cœur, cerveau notamment) de la charge électrique et chimique en n’intégrant pas une partie des perceptions et en inhibant le système moteur, dans l’instant. Cela crée un figement. Le corps « se laisse faire ». Quand ce figement perdure ou la situation se répète, c’est la base d’une dissociation, c’est à dire ne plus avoir accès à une partie de ses sensations.
Dans le trauma complexe, ce n’est pas un évènement mais une multitude d’évènements répétés, un climat relationnel, des atteintes à l’intégrité physique et/ou psychique qui créent un trauma au contexte plus diffus et ayant un impact sur la structuration de la personnalité de l’individu7. « Les confrontations traumatiques peuvent être répétées sur un temps long ; c’est souvent le cas des violences infantiles – physiques, sexuelles ou morales – ou des violences conjugales chez l’adulte. Ces confrontations peuvent parfois aussi être répétées sur un temps «court », à l’image des situations de conflits armés, tant pour les acteurs militaires que pour les victimes civiles. (…) Un trauma complexe engendre toujours un trouble de l’identité, des interactions interpersonnelles et sociales, et des troubles du contrôle des émotions et des impulsions ; les éléments de dissociation psychique et d’altération des perceptions de la réalité sont plus fréquents ; les sujets décrivent beaucoup de pensées négatives sur eux-mêmes, et plus de moments d’agressivité contre eux et contre les autres.« 8
Les mécanismes restent identiques pour faire face à l’horreur et l’incohérence entre les traumas liés à un évènement ponctuel et les traumas complexes : sidération, dissociation, figement, incapacité de passer à l’action, relations altérées par une dissociation qui affecte notre manière de voir la vie.Mais dans le trauma complexe vécu dans l’enfance, la relation d’attachement est directement affectée par ces déséquilibres, il n’y a pas nécessairement de flash back, mais plutôt une manière de relationner au monde qui s’est peu à peu construite en s’adaptant à des déséquilibres et qui affecte la personne dans son fonctionnement au monde (comme une déconnexion des sensations ou des affects, dans certains ou tous les aspects de la vie, un mode relationnel qui ne permet pas de se respecter soi-même ou les autres..)
Peter Levine , psychiatre ayant œuvré à inclure le corps dans la résolution des traumatismes qui a développé la pratique de la Somatic Experiencing®, donne quelques exemples d’antécédents traumatiques fréquents qui sont parfois négligés : « traumatisme foetal (intra-utérin), traumatisme à la naissance, perte d’un parent ou d’un membre de la famille proche, maladie, fortes fièvres, empoisonnement accidentel, abus sexuels, maltraitance physique ou psychologique, y compris l’abandon ou les coups, être témoin de violence, les catastrophes naturelles comme les tremblements de terre, incendies, inondations, certains traitements médicaux et dentaires, la chirurgie particulièrement les amygdalectomies, les interventions de l’oreille ou le traitement chirurgical du strabisme, l’anesthésie, l’immobilisation prolongée, les plâtres et attelles chez les jeunes enfants sur les membres, le torse etc..« 9
Dans le trauma complexe, la dissociation, une forte activité sympathique ou un figement restent là toujours en toile de fond, comme « intégrés » dans la personnalité. Il devient alors vital d’aller reconstruire la connexion avec son propre corps, pour y (re)trouver un ancrage sécure et régulé, pour redonner des fondements stables dans la relation à soi et au monde. C’est là que le Body Mind Centering peut apporter beaucoup, dans l’apprentissage des sensations, mais aussi dans l’intégration psychophysique d’un mode de relation régulé au monde et un chemin vers une résilience.
Concrètement, la pratique du Body Mind Centering® soutient :
- la remise en mouvement, en circulation des tissus, que ce soit au niveau local, micro, le défigement des tissus : que ce soit au niveau micro (matrice interstielle dans laquelle sont insérées les cellules, membranes cellulaires) ou macro (un défigement des tissus qui ont été contraints par un état physique ou psychique) =>LE DEFIGEMENT et LE MOUVEMENT
- le développement d’une capacité à écouter ses sensations, ses ressentis, à les discerner, à les nommer et ainsi une clarté et une autonomie sur la conscience de son propre vécu corporel => LA CONSCIENCE CORPORELLE et L’AUTONOMIE
- la capacité à être sécure dans son corps : En particulier le BMC permet de multiplier des accès sécure à notre corps, en mouvement, en relation. Ce n’est pas une technique, mais une pratique, une orientation de nos perceptions et non des exercices. Ces ressources se construisent dans le temps et chacun les intégrera à sa manière dans sa vie en fonction de ses besoins. La sécurité intérieure ainsi (re)contruite permettra ensuite de prendre appui sur ces fondations pour aller rencontrer les sensations intenses dans le passé, et les laisser circuler, dans un dialogue de sensations entre fondations sécures aujourd’hui et sensations intenses du trauma (pendulation10) => LE RESSENTI DE SECURITE INTÉRIEURE
- la capacité à orienter notre attention et nos perceptions de manière différente : à travers l’apprentissage de l’attention aux sensations et perceptions, il est possible de faire une nouvelle expérience, avec un même stimulus : par exemple si un son arrive, nous pouvons focaliser sur le sens de l’ouïe. Pouvons-nous, dans la même situation, nous focaliser sur notre structure osseuse? ou sur notre contact avec le sol? Qu’est ce que cela change? Nous sentons nous plus disponible? plus vivant, plus ouvert? ou pas?11 =>LA CAPACITE D’EVOLUTION
- la conscience de l’état de notre système nerveux : la conscience des états du système nerveux autonome est soutenue en BMC, que ce soit pour soi-même, ou l’observation d’un groupe ou d’une personne. Cette conscience permet d’observer si le système nerveux autonome est disponible pour s’équilibrer entre sympathique et parasympathique, pour faire les transitions, ou s’il reste plus d’un côté que d’un autre, comme « bloqué, figé » en général, ou dans certaines situations on interactions. C’est un point d’entrée important pour observer où en est la sécurité intérieure, la disponibilité, et l’autonomie dans le processus de résolution de trauma. Aussi en BMC, nous travaillons sur la détente des nerfs, des fascias, au niveau local, ce qui soutient le défigement.=> L’OBSERVATION, LA REGULATION ET LA RESPONSABILITE
- la conscience de l’accordage relationnel : à travers l’écoute par le toucher, ou encore le mouvement collectif dans l’espace, nous apprenons l’accordage. Nous cherchons un équilibre qui permet à la fois d’être libre et autonome tout en étant en dialogue, comme un grand tissage collectif sous les mots. Nous cherchons à être à la fois récepteur et moteur pour construire un équilibre en mouvement dans la rencontre dans l’instant, qui permette à ce que chacun.e puisse être invité dans sa singularité. => L’ACCORDAGE RELATIONNEL
- la conscience que le développement, l’apprentissage, la transformation sont un processus par itération. « L’apprentissage est la possibilité de faire varier notre réponse à une stimulation semblable ou presque »12. Pour changer, nous avons besoin de faire une pause, comme une suspension, dans nos perceptions, pour ouvrir la possibilité d’un nouveau chemin perceptif. Sinon, nous reproduisons nos habitudes (ce qui est aussi très utile, cela dépend de nos besoins dans le temps). La répétition, dans des situations semblables ou presque, avec des pauses conscientes, joue un rôle clé dans l’apprentissage. => LA CONFIANCE DANS LE PROCESSUS VIVANT ET LA TRANSFORMATION
- la conscience de la singularité de chaque être, de son processus d’évolution : Nous avons un patrimoine génétique différent, nous avons un vécu différent, des manières de percevoir le monde différentes. Mais nous avons tous les mêmes types de cellules, de tissus, d’organisation du corps et nous sommes tous passés par le développement. En cela l’expérience du BMC soutient la conscience de ce qui est commun et de ce qui est l’expression singulière de chacun. Tout comme les cellules des organes et les cellules osseuses sont différentes, mais complémentaires, et en même temps venant de la même cellule d’origine. Il n’y a donc pas de mode opératoire pour fonctionner ensemble avec nos singularités, mais un accordage relationnel à trouver pour évoluer ensemble. Et aussi la conscience que chacun est autonome, responsable et singulier dans son chemin. Il n’y a personne d’autre que soi qui sait mieux que soi pour soi, ni qui peut agir à notre place. => LE RESPECT DES SINGULARITÉS, DE L’AUTODETERMINATION ET LE COMMUN
Au delà de l’apprentissage de nos sensations, ressentis, perception, la pratique soutient également l’autonomie dans le processus, la conscience que nous sommes un processus et nous sommes en processus, la conscience dans l’instant présent de nos états de disponibilité, et l’expression de notre singularité dans un dialogue collectif.
Dans le cadre d’un trauma complexe, faire l’expérience de toutes ces possibilités avec la pratique du Body Mind Centering, réouvre la possibilité d’un ancrage en soi et du réapprentissage d’une relation au monde équilibrée et sereine. Ces apprentissages offrent le point d’appui essentiel pour des transformations thérapeutiques en profondeur, souvent sous les mots.
L’importance des émotions pour l’intégration psychophysique
Dans le cadre du trauma, un travail thérapeutique en parallèle de ces apprentissages est indispensable pour intégrer le travail pleinement, et que les niveaux physiques, émotionnels, cognitifs se relient de manière pérenne, pour créer un sentiment de sécurité, d’autonomie13.
Le Body Mind Centering et l’éducation somatique en général permettent un ancrage dans les sensations, et un corps disponible et sécure. Ces apprentissages ont besoin d’être intégrés dans le fonctionnement global, émotionnel, relationnel et psychique de la personne. Que les schémas qui ont entravé cette sécurité soient levés. Ces schémas se sont généralement généralement inscrits dans ces différents niveaux, dans la mesure où les évènements traumatiques sont à la fois une expérience physique, émotionnelle et psychique:
- le niveau sensitif et perceptif, au premier plan lors du développement sensorimoteur : développement des sensations internes ( intéroception, proprioception), intégration des réflexes, motricité en lien avec les sens (toucher, goût odorat, ouïe, puis vue), coordination motrice, accordage tonique avec l’environnement, sens du mouvement et de l’espace, le rapport au temps y est immédiat.
- le niveau émotionnel, soutenu par le développement du niveau physique, avec la notion de plaisir/déplaisir , du choix oui/non à partir des perceptions dans l’instant, la peur, la douleur, crées par les sensations, les perceptions, le mouvement, c’est aussi un niveau de mémoire.
- le niveau cognitif : le langage, l’imagination, la planification, le long terme, l’inhibition, les croyances, l’histoire de vie, la réflexivité .
(Note : Ce dialogue entre les 3 niveaux est un des fondements de la pratique du Life/Art Process®. Cette pratique soutient l’apprentissage de ce dialogue entre les niveaux physiques, émotionnels, mentaux à travers l’expression par le corps, les mots, le dessin ou tout autre art, et peut venir aussi soutenir une autonomie dans cette intégration, en parallèle d’une thérapie.)
Quand il y a eu trauma complexe, l’accordage entre ces 3 plans s’est souvent désorganisé. Pour survivre, un des champs d’expérience a pu être inhibé. En particulier, le niveau émotionnel est souvent affecté, car il fait le lien entre nos perceptions dans l’instant, et notre mémoire et il sous-tend nos projections et nos histoires de vies. Autrement dit, les émotions sont situées à l’interface entre le niveau physique et le niveau cognitif14. Lors d’un trauma, les émotions hautement activées pendant les évènements peuvent ensuite rester figées dans le temps. Tant qu’elles ne seront pas remises en mouvement, dans un contexte physique et relationnel où il y a assez de sécurité, elles conditionneront la manière de percevoir le monde de la personne et les modes de relation ou croyances15 qui se constituent à partir de ce schéma.
Chaque émotion vient pointer un besoin ou un désir différent, qui informe sur notre relation à soi et au monde, et ce qui a besoin d’être rééquilibré dans le présent, ou montre ce qui a été déséquilibré dans le passé.16 Le travail émotionnel, d’une manière titrée (avec une faible intensité) est donc indispensable pour l’intégration.
Nous pouvons donc parfois avoir une excellente conscience corporelle et une grande compréhension de notre histoire, tant que les émotions qui ont été générées lors d’épisode(s) difficile(s) n’ont pas pu circuler physiologiquement, le système nerveux n’est que partiellement disponible pour enregistrer de nouvelles expériences, et pour percevoir différemment. Cela permet de protéger le système tant que cela est nécessaire, de s’orienter vers la recherche de la sécurité physique et psychique avant d’aller changer les repères. Les émotions indiquent ce qui demande de l’attention ou du soin, dans le présent, mais aussi pour libérer du passé quand il a été contraignant ou délétère. Sans accès émotionnel, l’intégration des nouvelles bases sécure dans le corps ne peut s’intégrer pleinement dans la personnalité et dans le rapport au monde.
Dans la résolution de trauma, il est indispensable de relier, réassocier toutes les parts de la personne, car la dissociation a créé de la séparation interne17. Pour cela, faire dialoguer les plans physiques, émotionnels et cognitifs apparait absolument indispensable au sein d’un accompagnement thérapeutique.
La spécificité du BMC dans ce dialogue avec la résolution de trauma est la possibilité d’apporter des ressources pour être autonome dans son chemin au niveau physique et ainsi soutenir la transformation et l’intégration : défaire les figements dans les tissus au niveau micro et dans tous les types de tissus, le développement de l’autonomie dans l’identification des sensations, l’accordage tonique, la capacité d’observation du système nerveux autonome, central dans la résolution de trauma, l’intégration de nouveaux schémas de relation au monde à travers les schèmes de développement sensorimoteurs. Cela permet de soutenir une sécurité, une régulation dans ce long chemin de la résilience, ainsi qu’une confiance dans ses ressentis, qui ont souvent été malmenées voire bafouées lors d’un trauma de développement.
Limites
Quand le BMC n’est-il pas adapté? Quand la personne n’est pas suffisamment stabilisée, en sécurité physique et relationnelle dans sa vie pour aller rencontrer ses sensations. Par le fait d’aller rencontrer des sensations régulantes et des espaces sécurisants, de nombreuses sensations désagréables, mémoires perceptives, émotionnelles ou images peuvent refaire surface. Il s’agit là de titrer ( y aller pas à pas), penduler ( revenir aux sensations physiques sécures dès que nécessaire pour ne pas déborder le système) 18. Parfois il y a besoin d’années pour construire des ressources pour ensuite aller rencontrer les situations difficiles du passé. Parfois elles remontent d’elle-mêmes (levée d’amnésie traumatique). Et parfois, il serait délétère d’aller à la rencontre des espaces traumatiques, parfois le psychisme ne permet pas d’aller à la rencontre des sensations. Chaque personne a son propre chemin de résilience, dans un rythme physiologique qui sera le sien. Parfois il est déjà suffisant de maintenir le système en équilibre.
Il est nécessaire d’avancer à petits pas et suivre le chemin où la conscience corporelle est équilibrante. L’accordage est un ingrédient indispensable pour ne pas défaire trop ou trop vite des équilibres qui ont permis ou permettent toujours de maintenir de son équilibre propre. Le temps est un allié nécessaire à l’intégration.
Conclusion
L’apprentissage de la conscience de son corps vivant et en mouvement de la pratique du Body Mind Centering permet de soutenir le travail thérapeutique. Cela soutient d’avoir les ressources, la sécurité dans les sensations, dans les perceptions, pour aller rencontrer les parts qui ont été obligées de s’absenter , de se couper, et avec lesquels le développement de la personne a du négocier en permanence. Ces apprentissages vont permettre de trouver la sécurité dans le corps, d’identifier les affects restés dans le passés sur lesquels les bases relationnelles ont été construites, de reconstruire une image de soi plus complète.
Sans cette base corporelle réassociée à la personne, vivante, la personnalité peut rester restreinte dans une image de soi peu en lien avec sa capacité à évoluer. En cela, prendre conscience de notre corps vivant permet de réouvrir des capacités de résilience, d’apprentissage, de transformation, d’évolution.
Il existe aussi un enjeu éthique à développer l’éducation somatique. En retrouvant l’accès à nos corps sentis, vécus, et en apprenant l’écoute et l’accordage dans ces apprentissages, nous pouvons reprendre notre capacité d’action19, sortir des traumas collectifs (oppressions, oppression intériorisées, guerres, violence sexistes et sexuelles, racisme…)20, individuellement, et collectivement. « En santé, la pertinence de l’éducation somatique se manifeste surtout pour la prévention en évitant de médicaliser ou de psychologiser le profil des demandes d’aide au profit d’une mobilisation du potentiel par un apprentissage somatique authentique« écrit Yvan Joly 21. En offrant la possibilité d’un point d’appui vivant, résolument tourné vers l’évolution, la résilience, les éducateurices somatiques ont un rôle à jouer dans l’équilibre individuel et collectif.
Notes personnelles:
Cet article est l’aboutissement d’années d’expériences de recherche non académiques, entre lectures, formations, enseignements, séances individuelles, supervisions, parcours personnel, partages entre pairs. Ce thème du soutien de l’éducation somatique et de la subjectivité du corps vécu dans la guérison des traumas est peu voire pas abordé par la recherche académique. La diffusion du champ de l’éducation somatique est encore récente22, le dialogue est à construire, à documenter, à questionner. J’ai essayé de le sourcer au maximum dans cette intention. N’hésitez pas à venir abonder de références qui soutiennent ou viennent mettre en débat cet article.
Merci aux collègues et amies avec qui nous partageons nos questions, assemblons nos recherches entre trauma et somatique : Anne-Sophie R., Anne E., Nathalie C., Anne-Claire G., Agnès M., Laëtitia A. et à toutes les personnes qui soutiennent ce travail de près ou de loin.
Références :
- Van der Kolk, B. (2014), Le corps n’oublie rien. Albin Michel ↩︎
- Définition d’Yvan Joly, psychologue et formateur praticien Feldenkrais http://www.yvanjoly.com/downloads/Def_pages_educ_som-fr.pdf
↩︎ - Bainbridge Cohen, B. (1993) « Sentir, ressentir, agir » Editions Contredanse ↩︎
- Bainbridge Cohen, B. (2018). Basic neurocellular patterns, exploring developmental
mouvements. Burchfield Rose Publishers ↩︎ - Ouvrage collectif (2010). De l’une à l’autre : composer, apprendre et partager en mouvements. Contredanse. ↩︎
- Voir le site du centre national de ressources et de résilience https://cn2r.fr/jai-besoin-daide/comprendre-le-psychotraumatisme/ ↩︎
- Heller L., Lapierre A. (2015), » Guérir les traumatismes de développement, restaurer l’image de soi et la relation à l’autre« , Interéditions ↩︎
- Centre National de Ressources et de Résilience https://cn2r.fr/wp-content/uploads/2022/09/Article_trauma_complexe.pdf ↩︎
- Levine, P. (1997). » Réveiller le tigre. Interéditions ». ↩︎
- Ce concept vient de Peter Levine : la pendulation est le fait de faire les aller retour dans notre perception entre le présent sécure dans notre corps et les sensations qui émergent quand on se reconnecter à une situation traumatisante. Ce travail se fait dans un cadre sécurisant de thérapie. Il s’accompagne nécessairement du titrage (comme en chimie) : essayer un tout petit peu d’être en lien avec les sensations liées à la situation traumatisante, d’une manière qui ne déborde pas le système, ce qui permet un réel apprentissage car le système nerveux est apaisé. C’est l’opposé de la catharsis. Voir « Réveiller le tigre » ou « Guérir par delà les mots », Peter Levine, Interéditions ↩︎
- Voir aussi sur ce sujet les travaux d’Hubert Godard, spécialiste de l’analyse du mouvement, Université Paris 8, https://www.pourunatlasdesfigures.net/element/fond-figure-entretien-avec-hubert-godard ↩︎
- Supports de formation Educateur somatique en Body Mind Centering®, module sens et perceptions ↩︎
- La pratique du Life/Art Process® est issue des travaux de la chorégraphe danseuse post modern américaine Anna Halprin post modern et de sa fille Daria Halprin danseuse et Gestalt thérapeute dans les années 80 https://www.tamalpafrance.org/ ↩︎
- Damien LACROUX, « L’émotion entre corps et cerveau : James, LeDoux et Damasio », Philonsorbonne [En ligne], 16 | 2022, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 23 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/philonsorbonne/2275 ; DOI : https://doi.org/10.4000/philonsorbonne.2275. ↩︎
- Heller L., Lapierre A. (2015), » Guérir les traumatismes de développement, restaurer l’image de soi et la relation à l’autre« , Interéditions.
↩︎ - Mac Laren K. (2024). The language of emotions. Sounds True. (traduction française chez Intéréditions prévue pour 2026) ↩︎
- Boon S., Steele K., van der Hart O. (2011). Gérer la dissociation d’origine traumatique. DeBoeck Supérieur. ↩︎
- Concepts de la Somatic Experiencing de Peter Levine ↩︎
- Husquinet H.(2018) « Du corps intime au corps social’. Pratiques somatiques et pensée critique. Dialogue avec Sylvie Fortin« , Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl) https://www.cvfe.be/publications/analyses/167-du-corps-intime- au-corps-social-pratiques-somatiques-et-pensee-critique-dialogue-avec-sylvie-fortin ↩︎
- Herman Lewis J. (2023) « Reconstruire après les traumatismes, de la maltraitance domestique aux violences sociales », Interéditions. ↩︎
- http://www.yvanjoly.com/downloads/Def_pages_educ_som-fr.pdf ↩︎
- Voir la base de recherche de l’association ISMETA, International Somatic Movement Education and Therapy Association, https://ismeta.org/ismeta-research-database ↩︎
